Radio France et le média d’investigation Disclose révèlent lundi l’existence d’une note de la Direction du renseignement militaire (DRM), transmise à l’exécutif en octobre 2018, sur les moyens militaires français engagés au Yémen. Ce document confidentiel vient contredire plusieurs points de la ligne officielle édictée par Paris.

C’est une note secrète qui vient ébranler la position officielle de la France dans le conflit au Yémen. Radio France et Disclose, un média d’investigation « à but non lucratif », révèlent l’existence d’un document de 15 pages classé « confidentiel défense » et rédigé par la Direction du renseignement militaire (DRM). Dans ces pages : le détail des moyens militaires français utilisés dans le cadre de l’intervention de la coalition arabe dans ce pays du Golfe, et notamment les armes de fabrication française vendues à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis.

 

Le rapport est daté du 25 septembre 2018 et a été transmis en octobre suivant à Emmanuel Macron, Matignon ainsi qu’au ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et sa collègue en charge des Armées (ex-ministère de la Défense), Florence Parly. Cette dernière, s’exprimant à plusieurs reprises ces derniers mois sur l’usage d’armes françaises dans l’intervention au Yémen, s’attachait à relativiser le rôle de Paris, en fonction des éléments dont elle disait avoir « connaissance ». Son argumentation est aujourd’hui remise en cause par les informations du renseignement militaire qu’elle a pu lire avant de s’exprimer.

Voici quatre points contestés.

1 – Pas d’armes françaises « récentes » dans le conflit au Yémen

Ce que disait Florence Parly : « Ce que je peux vous dire, c’est que nous n’avons récemment vendu aucune arme qui puisse être utilisée dans le cadre du conflit yéménite. Ce que je dois vous dire cependant, c’est que des armes françaises peuvent être présentes sur ce terrain parce qu’elles ont été vendues il y a plus de 20 ans de cela », expliquait la ministre sur France Inter le 20 janvier 2019.

La ministre des Armées renvoyait donc vers une période passée pour laquelle son gouvernement ne serait pas comptable et dont elle n’aurait pas eu le suivi : « Je n’ai pas connaissance du fait que des armes [françaises] soient utilisées directement dans ce conflit », précisait-elle ainsi.



Ce que révèle la note du renseignement militaire : dons son état des lieux du conflit yéménite, la DRM ne semble pas évoquer l’usage de vieux matériel militaire français puisque sont concernés, pèle-mêle, des Chars Leclerc, des Mirage 2000-9, un radar Cobra, des blindés Aravis, des hélicoptères Cougar et Dauphin, des avions ravitailleurs d’Airbus ou des canons Ceasar.

Les révélations de Radio France et Disclose, images et cartes à l’appui, évoquent en particulier le cas de ces canons, fabriqués par l’entreprise Nexter en France : 48 de ces appareils appartenant à l’Arabie saoudite sont déployés à la frontière, orientés vers le Yémen. En outre, la note évoque le pod Damoclès, un système de désignation laser fabriqué par Thalès, qui équipe les avions de chasse saoudiens et émiratis pour faciliter les frappes aériennes.

Enfin, la France n’a de toute façon jamais cessé ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite, même si Florence Parly, le 30 octobre 2016 sur BFMTV, assurait que Paris était « un fournisseur modeste » du régime de Riyad. De fait, la monarchie saoudienne est le 2e client de la France sur la période 2007-2007 et les Emirats arabes unis, son 6e, selon le rapport 2018 du ministère des Armées sur les exportations d’armement, transmis au Parlement. Et Disclose évoque le cas d’un contrat de livraison de canons effectué entre la France et le Royaume saoudien pas plus tard que lors du dernier trimestre 2018.


2 – Des armes surtout en position « défensive »

Ce que disait Florence Parly : « À ma connaissance, les équipements terrestres vendus à l’Arabie saoudite sont utilisés non pas à des fins offensives mais à des fins défensives, à la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite », assurait-elle le 4 juillet lors d’une audition à l’Assemblée nationale – donc avant la publication de la note. Puis, sur France Inter le 20 janvier : « Il y a un certain nombre d’équipements militaires qui ont été vendus pour assurer la protection du territoire saoudien contre des attaques balistiques qui viennent du territoire yéménite. »

Ce que révèle la note du renseignement militaire : s’agissant des canons Ceasar, la DRM indique dans sa note qu’ils « appuient les troupes loyalistes, épaulées par les forces armées saoudiennes, dans leur progression en territoire yéménite ». Autrement dit : ils ne sont pas uniquement utilisés à des fins défensives… C’est également le cas des chars Leclerc, puisque 70 d’entre eux sont mobilisés dans le conflit. Ils sont présents dans quatre zones au Yémen, précise le document confidentiel, et leurs munitions sont elle-mêmes françaises.

Des images satellites confirment par ailleurs que :


  • Les Mirage français achetés par les Emirats sont bien déployés sur une base émiratie située en Érythrée, de l’autre côté de la Mer Rouge, et la DRM précise qu’ils opèrent au Yemen.
  • Les hélicoptères Cougar saoudiens opèrent directement depuis des bases au Yémen.

3 – Les populations civiles épargnées

Ce que disait Florence Parly : « Les armes qui ont été vendues récemment ne sont pas utilisées contre les populations civiles », disait-elle le 30 octobre sur BFMTV. Cet argument vient compléter le point précédent, sur l’usage strictement « défensif » du matériel venu de France.

Ce que révèle la note du renseignement militaire : la DRM ne s’étend pas sur ce point, se contentant d’estimer à 436.370 le nombre de « personnes potentiellement concernées par de possibles frappes d’artillerie », et donc les fameux canons Ceasar. Mais les journalistes à l’origine des révélations de lundi ont tenté de recouper les données, avec celles des morts civiles par tirs d’artillerie en fonction de leur géolocalisation.

Ils recensent ainsi 35 morts intervenues entre mars 2016 et décembre 2018 au cours de 52 bombardements, le tout dans des zones de tirs des canons venus de France. Est également évoquée l’offensive d’Al Hodeïda au cours de laquelle ont participé des chars Leclerc, et qui aurait fait jusqu’à 55 victimes.


4 – La France veut améliorer la situation humanitaire

Ce que disait Florence Parly : « La priorité de la France, c’est que la situation humanitaire s’améliore et que l’aide puisse passer », expliquait-elle le 30 octobre sur BFMTV. La ministre rappelait ainsi son leitmotiv : la guerre au Yémen doit cesser, le conflit militaire étant pour elle « sans issue ». Depuis 2015, la guerre au Yémen a fait au moins 10.000 morts et poussé des millions de Yéménites à la famine. Il s’agit de la plus grave crise humanitaire de l’histoire contemporaine.

Ce que révèle la note du renseignement militaire : si le comportement de la diplomatie française n’est pas remis en cause, la DRM précise que deux navires de fabrication française, achetés par les Emirats, « participent au blocus naval » depuis l’Érythrée, ce qui empêche le bon ravitaillement des populations. Si ce blocus vise en effet d’abord empêcher un approvisionnement en armes de ces rebelles, il prive en effet les yéménites de produits de base et s’inscrit dans une « stratégie de la famine » comme décrite par Disclose, qui passe par la destruction de fermes ou de ports.

L’un de ces deux navires contribue d’ailleurs « à l’appui des opérations terrestres menées sur le territoire yéménite », précise le service de renseignement. Une troisième frégate de fabrication française a également participé à ce blocus, poursuit la DRM citée par Radio France, mais a été la cible d’une attaque des rebelles houthis, en janvier 2017.


Source : .lejdd.fr

 

 


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